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Aqueduc de Roquefavour : le plus haut aqueduc en pierre au monde

Grand viaduc à arches surplombant une rivière rocheuse en montagne

Quand je traverse la Provence en TGV et que j’aperçois cette silhouette majestueuse enjambant la vallée de l’Arc, je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine émotion. L’aqueduc de Roquefavour, édifié entre 1841 et 1847, se dresse comme un témoignage exceptionnel du génie civil français du 19e siècle. Avec ses 375 à 400 mètres de longueur et ses 83 mètres de hauteur, cet ouvrage constitue le plus haut aqueduc en pierre au monde. Cette prouesse technique achemine l’eau de la Durance vers Marseille via le canal de Marseille, demeurant aujourd’hui particulièrement le plus grand ouvrage en pierre encore en activité.

Construction et prouesses techniques d’un géant de pierre

Franz Mayor de Montricher, architecte visionnaire du projet, conçut cet édifice comme une œuvre néo-romaine inspirée du pont du Gard. Sur le terrain, l’ingénieur suisse William Fraisse dirigea une entreprise titanesque mobilisant 5 000 ouvriers pendant sept années de labeur intense. Parmi eux, 300 tailleurs de pierre façonnèrent méticuleusement chaque élément de cette infrastructure monumentale.

L’architecture impressionnante de l’aqueduc révèle une technique de construction remarquable. Ses 65 arches se répartissent harmonieusement sur trois rangs d’arcades, créant une silhouette élégante qui défie les siècles. Les blocs de pierre utilisés, pesant parfois jusqu’à 15 tonnes, provenaient des carrières du village de Velaux. Pour acheminer ces matériaux colossaux jusqu’au chantier, les ingénieurs créèrent spécialement une voie de chemin de fer de neuf kilomètres.

Les fondations, atteignant une profondeur de 9 à 10 mètres, témoignent de la rigueur technique de l’époque. Initialement estimé à 500 000 francs pour un ouvrage de 350 mètres de long et 51 mètres de haut, le projet coûta finalement plus de 3,7 millions de francs. Cette différence substantielle reflète l’ampleur des défis techniques rencontrés.

Le 30 juin 1847, l’eau de la Durance franchit enfin l’Arc dans un moment historique. Les travaux s’achevèrent en août sans qu’aucun accident n’endeuille le chantier, exploit remarquable pour l’époque. Cette réalisation valut à Franz Mayor de Montricher la Légion d’honneur, puis le titre d’Officier décerné par Louis Napoléon Bonaparte le 30 septembre 1852.

Cours d'eau rocailleux traversant une végétation luxuriante et des champs

Un ouvrage au service de la santé publique marseillaise

La genèse de ce monument trouve ses racines dans une tragédie sanitaire. Les épidémies de choléra qui ravagèrent Marseille en 1832 et 1834, consécutives à de grandes sécheresses, révélèrent l’urgence d’une solution durable. À cette période, seul le petit fleuve Huveaune traversait la ville avec un débit dérisoire.

La population marseillaise survivait avec seulement 75 litres d’eau par jour et par personne, chiffre dramatiquement réduit à un litre lors des sécheresses extrêmes. Face à trois épidémies successives en deux ans, le maire Maximin-Dominique Consolat prit une décision courageuse : faire venir l’eau à Marseille « quoiqu’il advienne et quoiqu’il en coûte ».

L’aqueduc de Roquefavour s’inscrit dans un ensemble plus vaste de 18 ponts-aqueducs construits le long du canal de Marseille. Ce réseau s’étend sur 80 kilomètres, dont 17 en souterrains, du pont de Pertuis jusqu’au Palais Longchamp, contournant les obstacles naturels comme la chaîne des Côtes et le massif de l’Étoile.

Le 19 novembre 1849 marqua un tournant historique : l’eau arriva enfin au plateau Longchamp. Après 15 années de travaux de 1839 à 1854, les plus de 360 000 Marseillais disposèrent enfin d’une eau potable en quantité suffisante avec 370 litres par jour et par personne. Cette transformation spectaculaire mit fin à des siècles de pénurie. Le réseau continua son expansion jusqu’en 1869 avec la création de 77 kilomètres de canalisations et l’édification de nouveaux bassins réservoirs, desservant également Allauch, Aubagne et Plan-de-Cuques.

Vue panoramique d'un port maritime avec de nombreux bateaux

Patrimoine, exploitation moderne et restauration

Aujourd’hui, l’aqueduc transporte plus de 180 millions de mètres cubes d’eau par an. Après traitement dans les centres spécialisés, cette ressource vitale est distribuée aux consommateurs et sert à la défense incendie. La Société Eau de Marseille Métropole exploite l’ouvrage pour le compte de la Métropole Aix-Marseille-Provence.

La reconnaissance patrimoniale de ce monument s’est concrétisée progressivement. Inscrit à l’inventaire des monuments historiques en 2002, puis classé en 2005, l’aqueduc bénéficie d’une protection officielle. Le 150e anniversaire de la pose de la première pierre fut commémoré le 12 septembre 1992 en présence de nombreuses personnalités politiques, soulignant son importance historique.

La préservation de cet héritage nécessite une vigilance constante. Après des travaux d’urgence en 2008 avec des opérations de purge des arches, un chantier de restauration d’envergure débuta en 2020. Ces interventions visent à corriger les désordres causés par l’action de l’eau sous ses différentes formes et l’exposition aux intempéries.

Le financement de cette restauration, estimé entre 10,5 et 18 millions d’euros, mobilise plusieurs sources. La DRAC contribue à hauteur de 2,77 millions d’euros sur les quatre phases, tandis que le Plan de Relance finance les phases 2A et 2B pour 1,91 million d’euros HT. Les travaux comprennent :

  1. Le remplacement des blocs de pierre abîmés
  2. Les opérations d’étanchéité du sommet
  3. Le traitement spécialisé de la travée n°8, la plus altérée
  4. Les mesures de protection des chauves-souris

En visitant les secteurs sensibles de Marseille, je réalise combien cette infrastructure a transformé la ville. Alphonse de Lamartine qualifia ce géant de pierre de « merveille du monde » lors d’une visite du chantier. Visible depuis le TGV avant l’arrivée à la gare de l’Arbois, il demeure un symbole de la transformation provençale, mettant fin à des siècles de privations hydriques qui touchaient particulièrement certains arrondissements marseillais.